Vélo-bulle, ce n'est pas un vélo dans une bulle ; ce n'est pas non plus une bulle dans un vélo. Vélo-bulle roule et écrit.

 

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A propos de Vélo-bulle :

Lubéronades (En effeuillant la marguerite d'Apt)

March 1, 2018

 

 

La bicyclette n'est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d'émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l'esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l'existence moderne, toute d'ostentation, de convention, d'hypocrisie – où paraître est tout, être n'étant rien – suscite, développe, entretien au grand détriment de la santé. 

Paul de Vivie

 

1

 

La bicyclette… Dès que je suis en selle, je suis en elle…

 

Quitter Avignon par la rocade, ce n’est pas de la tarte. J’ai été poursuivi sur la chaussée par deux clébards. Je ne suis pas près d’oublier la sale frimousse au regard mauvais ni la hargne à me talonner d’un des deux. J’ai gueulé pensant pouvoir m’en débarrasser (et aussi pour évacuer un peu de ma frousse) ; en vain, le vélo tanguant sur la voie alors que les bagnoles passaient. L’autre bestiole était un peu en retrait, je ne m’en préoccupais pas. J’ai essayé de décrocher la pompe pour frapper l’ennemi mais le stress me rendait maladroit. Alors qu’il s’approchait du mollet droit, j’ai réussi à le frapper de la main sur le crâne, suffisamment fort pour m’endolorir les doigts. Quel plaisir ! Pendant qu’il savourait quelques chandelles, j’ai pu prendre assez de large pour me débarrasser de ces corniauds sortis de je ne sais où.

 

Vingt bornes avant Apt, j’ai rejoint la véloroute du Calavon. Ouf ! J’aurais pu la rejoindre avant, mais j’ignorais son existence. Qu’importe : vélo-bulle retrouve son axe.

De la balade, rien que de la balade, de la déambulation, du tourisme pur et mou, de la promenade, voilà le programme ; regarder, contempler peut-être, respirer l’air bleu et le ciel pur, piocher dans le soleil et le vent de l’énergie, voilà le menu ; s’étourdir de petites voies, monter, descendre, tailler le bout de gras, voilà l’ordre des jours à venir…

 

Et ça commence bien : un cyclo est en rade sur la piste. Un rayon cassé. Ne pouvant l’aider, j’observe sa manière de faire. Sa patience me confond. Mais il s’esbigne en vain.

Nous filons de conserve vers le camping « Les cèdres ». A. est chargé comme un mulet : matériel d’escalade, harpon, palmes lestent le vélo d’un fort volume. Parti de Suisse il y a plus de trois mois, il revient de Majorque où il a fait du bateau-stop jusqu’à Saint-Cyprien. 

Après l’installation au camping, on dîne ensemble, je déguste une paire de Chouffe, bière belge d’Achouffe, que Pierre, le gérant du camping qu’il tient d’une main de maitre et de l’autre un ballon de côte du Ventoux, met en valeur dans un verre ad hoc, belge, aux galbes rebondis qui conservent pour le nez les arômes fruités des fleurs belges. Mon récit de l’épisode-aux-chiens suscite une discussion sur les armes de dissuasion à emporter censées protéger des agressions canines : poudre aux yeux au poivre, ultrasons, du dernier chic, et le saint bâton, plus classique. Je songe au professeur Briault qui, lors de son voyage vers les Pyrénées, en 1894, conseillait aux cyclovoyageurs de s’armer d’un revolver. Arme qu’il a sortie à trois reprises, notamment pour faire fuir un taureau au col du Tourmalet… Le bon vieux temps !

 

2

 

Quelle nuit ! La température a côtoyé les 10°. Levé à 10 heures ; grand ciel bleu, très clair, tellement provençal... Mes voisins de campement m’informent qu'à partir d’Apt, on visite la région par espèces de boucles qui forment les pétales de la… marguerite d’Apt. Avant même de rouler, c’est un bon début, quoique j’eusse préféré, à la blancheur de la fleur, les couleurs de Ponge : « Le ciel n’est qu’un immense pétale de violette bleue » ou « Sur la campagne de Provence/ règne un pétale de pervenche ». Il est vrai que le poète, lors de son séjour en Provence, roulait surtout dans le ciel, et même pour le ciel, ne revenant sur terre que pour tourner autour du pot bleu de sa palette de poète.

  

Premier pétale vers l’est, par la véloroute du Calavon qui surplombe le camping. Le temps est resplendissant – entre 27 et 29°. Très vite, je vitupère contre mon imprévoyance : je n’ai rien pris à grailler pensant trouver une échoppe où me ravitailler. Or le désert épicier a étendu ses tentacules jusque dans les régions les moins reculées du pays.

L’effort à faire pour gravir les dénivélos me semble énorme, je monte sur la route pendant que le vélo avance. Je sue sang et eau, et très vite, mes gourdes sont aussi flasques que mes cuisses. Je ne me suis pas entraîné, et pour cause : les vallons qui m’entourent sont mes terres d’entraînement. Je jure. Je gueule. Quelques résidences, en surplomb de la route, sont cernées de murets et de clôtures bon chic bon genre peu faites pour inciter à demander de l’eau et les portails sont massifs comme des chiens de garde. J’arrive à Viens le ventre vide, le sang allégé et la langue asséchée. La petite supérette est fermée. Un abreuvoir rempli d’eau est réservé aux chevaux. Je suis consterné. Je fais cependant le tour de cette charmante petite bourgade déserte hormis un couple qui dîne à bord d’une petite impasse. C’est en enfourchant le vélo que je constate que je n’ai pas pensé à leur demander de l’eau alors que j’avais une gourde en main… Tant d’étourderie m’abasourdit (je jure).

J’avais l’intention de me rincer l’œil sur la dalle à empreintes, un grand et beau caillou de plus de 30 millions d’années qui a servi de paillasson à de vieilles bêtes qui y ont laissé leurs traces de pas. Mais je n’ai plus le temps, je file sur Gignac. Ça descend, ça file, ça roule vite – je m’arrête pour admirer le village sur sa crête qui coiffe une falaise ocre de l’autre côté de la gorge. J’en oublie mon éreintement. Une petite pointe à 55 jusqu’à Gignac et enfin, une belle fontaine à haut débit. Mais il n’y a rien à se mettre sous la dent.          

Je poursuis vers Rustrel. J’arrive à 16 heures sur le site dit « Colorado provençal ». Je me goinfre tout d’abord en savourant les miettes de mon sandwich et la lumière dans mon verre. Archétype parmi d’autres de ce que l’on appelle, souvent avec un certain dédain (et donc d’une grande vanité), du « site touristique », le « Colorado provençal » a su préserver l’environnement et mettre en valeur ses particularités de carrière et de mine d’ors poudreux. Je m’y balade avec un sentiment d’enfouissement voluptueux : les couleurs des concrétions vont de l’ocre clair à la terre de Sienne dans un ondoiement de courbes et de dégoulinures à la César où le pas se hasarde avide de fouler cette terre étrange hors du temps mais ô combien entichée d’espace. Colorado – ah ! cela sonne mieux que « coloré », c’est plus enchanté…

Retour sur Apt en « vol d’hirondelle »…

Dîner avec A. après l’ordre du jour finissant :

« Comme disait le grand Jacques, Chouffe Marcel, Chouffe Marcel ! »  

 

TROIS

 

Sur la suggestion d’A., nous partons sur Buoux. Ce nom m’était jusqu’alors inconnu, et pourtant il est devenu une roc-star depuis les années 80/90 pour ses falaises abruptes et criblées de trous qui permettent de belles escalades. Mais il faut se taper une côte de près de 5 bornes jusqu’à Saignon en dénivélo de 10 %. Alors qu’il reste deux tiers à monter, je lâche prise, en manque de glucides, les jambes en nouilles. Décidément, je prends mal en compte que la région, ce n’est pas le Canal du Midi… Nous rejoignons le plateau de Clapérède. Ça sent bon le lavandin bien que les plantes soient rasées de près. On n’entend que les oiseaux. Que de beauté sereine, en rien troublée, où pointe de temps à autre le Mont Ventoux dans une contrée verte et bleue !

A. installe son campement dans une borie qui le rapproche de Buoux, où il bivouaquera quelques jours. Rénovée, plantée au milieu de rien, à l’abri de nulle-part, j’en fais le tour comme si je venais de l’acheter à maître Defoe le notaire : idéale pour une robinsonnade littéraire. Une cuillerée d’huile d’olive sur un quignon de pain m’ouvre le nez sur des composantes microbiologiques hors normes. Je dis à A. que Jean Giono vantait les mérites rustiques du pain et de l’olive accompagnés d’un oignon. Et A. sort de sa tente deux gros oignons. Beaucoup trop chargé, lui dis-je.

Nous filons sur Buoux en descendant. En descendant fort et vite ! Evidemment, je suis inquiet en bas de course : il va falloir repasser là, mais mon compagnon m’assure que c’est du gâteau. Au bas des falaises, je me laisse guider. Une école buissonnière est en plein apprentissage. On dirait des mouches sur une vitre. Pic et pic école des mousquetons !

Ces hauts murs vus d’en bas, d’une verticalité parfaite, sont éloquents sur la maîtrise à acquérir pour s’y frotter. Les grimpeurs donnent des noms à leur ascension, où des crochets fixés dans la roche attestent de leur passage : « Rêve de papillon », « Mon blanc cassé », « Eve reste », etc.

Retour gâteau.

 

Dans un arbuste à quelques mètres de ma tente, une cigale plébéienne le soir stridule. Je me suis approché à pas de loup : elle s’est tue. Qu’une telle bestiole puisse détecter une présence humaine m’ébaubit. Elle sait sûrement ce qu’est un loup.

 

QUATRE

 

La nuit, je sors. Je sors deux fois. La température hors des sacs me fait frémir rien que d'y penser... Je retarde autant que possible ma sortie, mais la nature impose ses jets. Quand je n'en peux plus, je me rhabille, je râle un peu, et j'y vais, vaille que vaille. J'ai beau être dans le coaltar, je ne peux m'empêcher, pissant dans les broussailles, de contempler le ciel, au moins pour ne pas penser au froid, et plus sûrement pour m'initier à une certaine vision des choses de ce monde... Le camping étant sis dans un creux cerné d'arbres, je ne vois pas les ourses, ces bonnes vieilles bêtes de l'été. Je devrais pouvoir repérer la petite, mais franchement, je n'en ai pas le courage. Cependant, une constellation semble remplir toute la voûte tant elle brille, de l'est à l'ouest, selon l'heure, qu'elle m'indique, ce qui ne sert à rien, mais qu'importe. C'est Ophiucus. Peut-être ne vois-je avec netteté que les constellations que je connais... Et je n'en connais que trois ! A ma prochaine pérambulation, je m’amuserai à en repérer d'autres si le ciel me le permet. En tout cas, une bière le soir m'y aidera.

 

Il est utile à la plante

ce jet de pisse

à la plante des pieds

 

Un pétale par Roussillon. La carrière d’ocres est moins spectaculaire que celle de Rustrel. Le chemin balisé est assez ennuyeux. Et le village croule sous les effluves des senteurs de Provence quasiment vendues dans des terrines ou des pots de confiture. Je passe outre, et vite ! Mais le mistral souffle fort, très fort. Alors que je suis prêt à faire demi-tour, un panneau indique Gordes sur la gauche. Le vent devient latéral, le vélo tangue, mais cela n’est rien, c’est nouveau et excitant, le soleil brille, l’air est chaud. Je dîne au grand air, au fond d’une clairière d’où je n’entends même plus le vent, où les chênes verts aux troncs rugueux m’entourent comme un cordon bleu.

Gordes attire les touristes comme un aimant. Il faut dire que le village, perché sur une colline, forme une espèce de petite tour de Babel qu’aurait peinte Bruegel l’Ancien en plein été après avoir fermé sa bible. Les maisons s’y surplombent les unes les autres. C’est cossu à souhait, piscines à gogos, propre comme un sou neuf, balisé de cyprès mondains, toujours en train de poser pour la photo.

Requinqué par tant de clarté, je file sur l’abbaye de Sénanque. La route longe la gorge au terme de laquelle l’édifice a été construit. C’est si beau que je m’arrête de temps en temps pour gober un paysage à couper le souffle (idem du mistral). Le retour vent dans le dos est une jubilation. Je crie à tue-tête ce que me font le soleil et le vent. Vélo-bulle pour un peu s’envolerait…

 

Pour clore ma trilogie touristique, je fais un tour au village des bories. Tout de pierres locales, érigées selon des traditions tutélaires qui servent de modèle aux constructions modernes, il s’agit d’un hameau des paysans d’autrefois, du temps des veillées et des feux de bois, d’après ce que racontent les contes sur dépliants d’aujourd’hui. C’est assez joli, bien fignolé, destiné me semble-t-il aux enfants : l’esplanade devant l’entrée pourrait servir de cour de récréation.

 

La véloroute du Calavon est construite sur une ancienne ligne de chemin de fer, entre Castellet et Robion. Elle mesure 37 kilomètres, la plupart du temps cernée d’arbres et de cultures. Elle est fréquentée par des cyclistes, mais aussi par des flâneurs. C’est en la quittant qu’on entame les pétales de la jolie marguerite. Sur ses bords, parfois, un arrêt s’impose. Le dolmen de l’Ubac par exemple, au cœur d’une clairière sur le territoire de Goult, est très curieux. D’une circonférence de quatorze mètres, formé en dôme couvert de pierres plates, il évoque peu ou prou une carapace de chélonien. En son sein, l’entrée de ce qui fut jadis un tombeau. Le monument est une reconstruction, l’original ayant surgi dans les années 90 du siècle dernier dans le lit du Calavon lors d’une crue, à 500 mètres de là. On en fait le tour intrigué : étant donné son usage, peut-être qu’on se recueille en profane et qu’on ne le sait pas.

Le Calavon, quant à lui, est en cale-sèche ; il ne fait plus dans son lit, il ne reste que son blanc caleçon.

 

Mes voisins de campement ont eux aussi effeuillé la marguerite. Madame me dit que le vent était à « décorner les bœufs ». J’ai beaucoup apprécié cette expression, que je n’avais pas entendue depuis bien longtemps. On se raconte nos pétales, on effeuille à nouveau ce qui s’est si vite envolé.

 

J’ai délaissé le réchaud à alcool pour privilégier cette fois le gaz. J’ai eu tort : l’engin était fichu. J’en ai racheté un dans l’urgence, dépité de m’être laissé aller à plus lourd que l’air, moi qui, voluptueusement, m’entichait de légèreté… Je fulmine contre mon achat : c’est laid, à peine stable sur le sol et moins encore sur le support. Cependant, et parce qu’il faut d’un mal faire un grand bien, je fais la popote dans la tente, ce qui augmente de façon notable la température. J’évite ainsi de claquer du bec en dînant – car les soirées deviennent singulièrement fraîches…   

 

CINQ

 

Que de fraîcheur pendant la nuit ! Et le matelas insuffisamment gonflé ! Un vrai bigne-cul !

 

A propos de cul (ne faut-il pas de nos jours en introduire quelques notions dans tout récit ?) : avant d’arriver à Gordes hier, dans la propriété d’une architecte, se pavanant comme un drapeau à la gloire de la chose exposée, placé de telle sorte qu’on le voit lui et Gordes au loin le surplombant mais surtout lui, taillé dans la pierre claire du pays, éclatant sous le vernis du soleil, non dénué d’une certaine arrogance, provocateur, éclatant de blancheur et assurément incongru, en un mot remarquable, il y a un fessier.

 

Cette fois, vélo-bulle a dressé son pétale vers Lacoste, village maintenant perché sur un mythe. Son château. Sade. Tout le toutim. Admirable patelin tout de pierres et de tuiles canal comme il se doit, de très vieilles pierres, de très vieilles tuiles canal comme il se doit, de volets bleus et clos (idem), au charme des magazines de décoration qu’on trouve chez les dentistes, aux ruelles pavées avec soin gavées d’usure lisse aux façons d’antan. On croirait la bourgade conservée pour le cinéma. J’en ai goûté goulument le silence : il n’y avait pas un chat, commerces clos.

Le château, quant à lui, n’a pas un grand intérêt architectural. Cela fait belle lurette qu’il est tombé en ruines. Ce que l’on voit est une reconstruction au service d’expos d’art contemporain. Sur l’immense esplanade qui l’entoure, une sculpture métallique noire barre l’horizon nord-ouest : deux bras tendus, l’un vers le château, l’autre vers le sud, semblent n’être pas à leur place ; stricto sensu, ils manquent… de corps.

Je redescends, déambule dans le village. A côté de l’église, une flèche indique les toilettes publiques. Si aucune nécessité n’impose le détour, on rebrousse chemin. Et l’on a tort, car derrière l’église, il y a un très joli belvédère entouré de quelques cyprès d’où la vallée, toujours dominée par le Mont Ventoux, s’étire dans des infinis dont je ne me lasse pas. De plus, une insolite œuvre d’art, réalisée par des élèves autochtones « sous l’égide de Gabriel Sobin », tourne au gré du vent : elle représente un énorme escargot, constitué de centaines de coquilles d’escargots. Il lui arrive de siffler.

 

Sur la route de Ménerbes, une pause à l’ancienne abbaye de Saint-Hilaire. Dirigé vers les pinèdes, le panneau qui l’annonce apparait comme une promesse. Je dévale la piste cahoteuse et blanche jusqu’à l’œuvre. Saisissant. J’en ai comme des bouffées de lumière : l’énorme bastide est plantée au milieu d’un val de pâtre (d’un charme fou) grec gorgé de soleil, et cerné par les oliviers et les pinèdes. En quelque sorte, une quintessence de la Provence rurale… Sur la droite, au bord de la corniche, un artiste-peintre est au travail : le tableau est complet, carte postale figée dans la luxuriance des tons éclatants qui submergent cette journée. Greg Sobran est américain ; il vient de Détroit. J’évite de penser à Van Gogh pour ne pas publier sur place un excès d’images d’Epinal ; mais ça ne fonctionne pas… Alors, je pense à Van Gogh, vaincu. J’envie ces peintres qui passent des journées entières dans et devant ce qu’ils aiment et qui finissent par faire partie du paysage. Je jette un œil sur la toile en cours, je constate que l’artiste voit un chouïa plus sombre que moi.

 

Ménerbes m’ennuie un peu, beaucoup, passionnément. Au bar, la discussion de mes voisins porte sur la mort des parents et le divorce. J’écoute un peu aux portes et finalement, je déclare : « Messieurs, tout ceci est bien lugubre, si je puis me permettre. Les parents meurent avant les enfants, la roue tourne : celles de mon vélo aussi, elles roulent même toutes seules depuis quelques minutes ! Adessias ! »

 

Un petit détour par le dolmen de la Pitchoune. Découvert par un paysan il y a environ cent cinquante ans qui s’en est servi pour y fourrer ses pattes et ses patates sans vergogne, absente ce jour-là, le monument est discret, tapi à flanc de colline sous des chênes verts, dans un trou au bord de la route en face d’un parapet qui, pratiquement, l’occulte. Peut-être aurait-on dû le déplacer. En tout cas, le dolmen a servi, tout comme Lacoste, l’abbaye et Ménerbes à aérer vélo-bulle. Vélo-bulle gonflé de grand air, vélo-bulle tout vert…

 

Retour par la véloroute. Je croise un cycliste qui pédale debout sur une étrange monture, en formant des sortes de grands pas aussi étranges que gracieux. Le vélo est d’un beau vert malachite ; si le cycliste l’était aussi, l’ensemble ressemblerait à une mante religieuse. Je ne peux m’empêcher de l’arrêter. L’homme ayant des problèmes de vertèbres, il s’est reconverti à l’usage d’une bicyclette qui commence à faire quelques émules. Le renouveau actuel des formes et des pratiques me fait songer à l’engouement qui a suivi l’invention du vélocipède. Il s’agit d’un vélo dit « elliptique », à « propulsion de marcheur ». On parle de foulée compacte, de foulée longue. L’homme me propose de faire un essai : c’est vraiment très original, qui tend la stature sur la route d’une manière un peu raide et altière. 

 

Le pont Julien. Je ne me lasse pas d’en observer les nuances à chaque fois que je le franchis. C’est en fin d’après-midi qu’il est au mieux de sa cuisson : les pierres dorées par le soleil, les alvéoles et les aspérités que le temps, l’eau et le vent ont moulées en pétrissant sans relâche la pierre de ses trois arches évoquent la belle croute d’un pain de campagne cuit au four et grigné de rugueuses saillies. Sur le versant ouest, quelques flaques du Calavon stagnent dans des cuvettes où, je le suppose, il fait bon barboter l’été.

 

Un peu plus loin, on a jadis taillé la roche pour faire passer la voie ferrée. Ce n’est pas très long, mais je n’aime guère cette section, certainement rafraîchissante en été. Elle est étroite, il y a peu de lumière, le paysage disparait et il y fait un peu frisquet ; de plus, elle n’offre ensuite sur quelques centaines de mètres que de la végétation de garrigue. Au-delà, il n’y a plus guère d’événement… Jusqu’à l’arrivée en ville, précisément en surplomb, ce qui permet une sorte de vue en travelling de la ville étalée sur la berge sud de la rivière. 

 

SIX

 

Pas de tourisme aujourd’hui, rien que de la route, du trimard comme en été. Soleil radieux, mistral à décorner les bœufs. Je l’endure en latéral jusqu’à Coustellet où la véloroute s’interrompt pour reprendre un peu plus loin. Par ici, le Calavon change de nom, il devient le Coulon. Après Beaumettes, la piste n’est plus guère arborée ; c’est même parfois un peu triste, d’autant qu’ici et là, des parcelles cultivables et des vergers sont à l’abandon, à l’évidence souvent depuis longtemps. Et la route départementale est quasiment toujours visible et bruyante.

Contournement du massif du Lubéron par l’ouest, via Taillade, par de petites routes paisibles aux abords très provençaux. De l’autre côté du massif, le long de la Durance que je ne vois pas, mistral dans le dos, je me laisse pousser : 30 bornes en une heure. C’est moins habité que sur le versant nord. Beaucoup de cultures, de vergers, de roseaux. Une voie ferrée à l’abandon longe la route ; la convertira-t-on en véloroute ? Lourmarin… Copie conforme d’autres villages voués au tourisme, les rues ont été transformées en galerie marchande « aux senteurs de Provence » (J’y ai vu une horlogerie à l’enseigne « Aux cent heures de Provence »)…

Traversée du massif pour rejoindre Apt : une gorge essentiellement en descentes où le mistral s’engouffre par gorgées imbuvables. Que d’efforts ! Que de jurons ! Quelle galère ! Même dans les descentes, je souffre, les grands gueulards font la tronche. J’accède enfin au col du Pointu, 499 mètres, sur le plateau de Clapérède. C’est voluptueusement plat… Un peu désertique. C’est à mon tour de souffler parmi les chênes et les genévriers… La fin de l’après-midi est chaude en teintes de miel sur les champs de lavandins : 100 bornes pour butiner des yeux ces variations solaires, ça valait le coup.

 

Un de mes voisins possède un camping-car énorme. On dirait un petit autobus. On taille un peu le bout de gras. Il a un visage rubicond et un gros pif vermeil qui m’en disent long sur ses occupations. J’ai même l’impression qu’il a installé un bar avec tabourets de comptoir dans son engin… Il est installé là depuis plusieurs jours avec son épouse, que je n’ai pas encore vue. Lui sort de temps en temps prendre l’air. Sur son emplacement, il y a un poirier et sur le sol, il y a des poires. J’en tâte une : elle est bien dure. Il me dit que n’empêche, on peut les couper en morceaux et les faire mariner dans le pinard. Un délice, affirme-t-il, les yeux brillants. Il m’apprend qu’ils s’en vont sous peu dans l’Hérault. Chaque année, ils se rendent chez un viticulteur se réapprovisionner en vin : il est vrai que le teint de son visage en dit long sur l’épuisement de sa réserve… Les poires y sont aussi sans doute pour quelque chose…

 

Mon pendule balancé sur la carte du Vaucluse m’a mis entre de bonnes mains. Le camping est presque dans la ville – où l’on peut aller à pied, au bord du Calavon. Les sanitaires sont chauffés : quelle bénédiction quand le matin et le soir, je fais le dos rond à lui seul tout un frisson ! Il y a quelques cyclistes en vadrouille, mais en cette saison, le camping est surtout occupé par des retraités en van, des enseignants et des rentiers en van.

Le gérant a toujours une histoire à raconter et sait s’adresser à ses clients comme s’il les connaissait depuis un bon bout de temps. Autrefois ingénieur agronome, il sait tout du brin d’herbe, du gluten et du houblon belge. Je lui envie cette qualité, moi qui ne sais guère donner de nom à la plupart des arbres que je vois de la route. Il est de ces hommes d’action bouillonnant d’idées et de projets que rien ne peut tarir, toujours sur la brèche qu’ils sont, insatiables et infatigables.

 

SEPT

 

Matin très doux, le mistral est tombé. La cigale hier soir n’a plus chanté : c’est l’automne qu’elle dit.

Journée de promenade à l’est et à l’ouest d’Apt. Je glane dans les petits chemins. Ici, c’est bien joli ; là – fichtre comme c’est beau. Je compulse des bulles de lumière, des pans de couleurs entre vignes, pins maritimes et oliviers. A vélo, il est permis de toucher tout cela. Pas de cuirasse, pas de carapace. On effleure les pétales et on s’en va.

 

Quelque part, dans le paysage,

Il y a des gens.

On ne voit pas leur visage,

On ne voit que leur pays.

 

Sur la route de Gargas, la falaise des mines de Bruoux, d’un ocre flamboyant. Avec ses trois immenses entrées, on dirait une construction égyptienne.

 

(Brèves rêveries.)

Brèveries du promeneur seulitaire

Rousseauisant la feuille rouge,

Jaune orangé, rousse.

Chemin faisant le plein de vent.

 

Un gigantesque chêne à un croisement. Si beau que je m’installe dessous comme si c’était une robe de mariée.

 

A la sortie d'un village, une énorme bastide m'éblouit – peinte qu'elle est par la tombée du soleil, façade ocre et bleue, de toutes parts illuminée par les partitions des vignes, des terre-pleins voluptueux, d’une ligne de cyprès ; je m'arrête pile dans la cour. Cette fois, il n'y a plus de frontière, ni mur, ni muret, pas de garde-barrière en pierres de Provence, pas de fortification pour vivre. Je demande aux propriétaires l'autorisation de photographier. Prétexte pour une papote, car je sais que toutes ces couleurs qui nous entourent ne peuvent s'enfermer dans aucune boîte, il n'y aurait que le délire d'un peintre pour réussir ce tour de force... Et nous papotons à propos de l'histoire de cette belle maison. On ne cesse de me remercier de mon intérêt. C'est le monde à l'envers ! On m'offre un verre mais je n'ai hélas pas le temps, la nuit va tomber. On m'invite pour une revoyure ; c'est bon signe.

 

Je voudrais rouler encore mais la nuit tombe tôt.

 

HUIT

 

Retour à Saignon. Le rocher de Bellevue domine le village et la région à 522 mètres : je panoramique à tout-va, ne serait-ce que pour pratiquer un verbe rare, à la recherche de repères, de ces lieux qu’on a vus quand on était dedans et que maintenant l’on scrute avec des manières de propriétaires. On en deviendrait lyrique…

Quel silence !

Se la couleur douce au soleil…

Face à l’église, stationne – depuis pas mal de temps – une automobile style pick-up Morris des années 50 : s’il n’y avait le ciel d’un bleu profond, je verrais cela en noir et blanc…

 

Sur le chemin, je m'arrête pour la voir de plus près.

Je m'allonge au bord du champ de lavande. 

Toute bleue

elle se pointe

la fleur hérisson 

Je la photographie, comme ferait peut-être un japonais...

 

Je traverse à nouveau le plateau de Clapérède pour tâter de la descente sur Apt. Une pointe à 57 km/h. Je voulais davantage mais un oiseau est passé au-dessus de moi en braillant ; j’ai freiné.

En ville, on fête halloween. Je suis surpris de croiser de nombreux adultes, eux aussi déguisés en barbares en compagnie des enfants.

Dans une vitrine, des pains de savon de Marseille, empilés dans un vrac avisé, aux formes savamment rustiques, promettent à la crasse urbaine des règlements de compte radicaux. L’un d’entre eux, tout de guingois, fait figure d’ancêtre : il a été fabriqué en 1917. Décidément, à vélo, on s’étonne d’un rien.

 

La nuit est tombée,

elle sent les longs soirs d’hiver.

Odeur de suie dans l'air

et de bois dans la cheminée ;

je me bouche le nez.

 

NEUF

 

Dernier pétale, élongé vers L’Isle sur Sorgue, les rues des roues, des roues à aube. Je jette un vague coup d’œil à la rivière pourtant d’un beau vert cristallin dont je ne devrais, en principe, pas me lasser puisque ce vert, ce vert-là est le vert cardinal du ma rose-des-verts. Au lieu de quoi je file sur Pernes-les-Fontaines. Déambualtion dans le vieux village – le musée du vélo est fermé. Peu importe : je suis de sortie pour la pose photo, route de Venasque : la statue du commandeur, Paul de Vivie posant dans la pierre devant un vélo. Je prends quelques clichés : Paul de Vivie, dit Vélocio, est l’inventeur du mot « cyclotourisme ». Sage prophète !

Je repasse à l’Isle sur Sorgue… Mon humeur a changé : je déambule dans les ruelles et les venelles, je contemple les verts exquis de la rivière, j’observe les roues à aube maintenant assuré qu’elles sont nécessaires puisque comme celles de vélo-bulle, elles tournent… Et vélo-bulle étant proche parent de la bulle de savon, je craque pour un de ces gros pains de savon de Marseille, aussi authentique que les "cent heures de Provence" de Lourmarin... 

 

DIX

 

Derniers coups de pédales. Retour sur Avignon où je dois passer la nuit. Je quitte la véloroute à Robion. Je devrais emprunter la route départementale, mais elle m’emporterait vers le monstre, la RN 7

Je bifurque sans délai vers un chemin plus accueillant, longé d’immenses roseaux et d’un fin ruisseau.

J’entends un peu les rumeurs de la route. Mais j’écoute avant tout le chuintement des pneus sur le bitume, un bruissement paisible et rassurant, d’où il ressort que le roulement à bulles étant bien graissé dans une atmosphère détendue, la rotondité de la terre est maintenue jusqu’à nouvel ordre.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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