Vélo-bulle, ce n'est pas un vélo dans une bulle ; ce n'est pas non plus une bulle dans un vélo. Vélo-bulle roule et écrit.

 

Lire la suite

 

A propos de Vélo-bulle :

Voies sur berges (1/3)

November 14, 2017

 

UN

 

J’ai souvent aperçu Le Pont de l’Europe à Orléans. De loin, à bord d’une voiture. Pour la première fois, je le franchis. Bien que j’aie emporté dans mes bagages quelques venettes, j’admire un peu béat l’arc penché sur la voie tendue de rayons comme une roue… de vélo. Calatrava est un architecte du gigantisme blanc : sur le fond de ciel bleu, son œuvre ouvre ma pérambulation. C’est mon point de départ parce que depuis la gare je n’étais pas seul.

Je ne peux pas perdre de vue les rives de la Loire ; que je roule sur celle de droite ou celle de gauche, mon chemin est en somme balisé par le courant. Ce n’est pas la Mongolie, ce n’est pas l’Australie ni la Patagonie, c’est beaucoup plus simple, presque pantouflard, en somme un circuit de débutant…

Je n’ai pas de carte ; aussi, une fois le pont franchi, je m’éloigne du fleuve faute de trouver un chemin sur la rive ; et je roule une trentaine de bornes avant de le rejoindre. Entretemps, des hameaux et des villages déserts plantés au milieu de champs de maïs ou de tournesols plantés autour des hameaux et des villages à perte de vue me fichent le cafard.

Finalement, de jolis sentiers ouvrent leurs voies, bordés de maisons croquignolettes ou pittoresques – mais cela défile sous mon coup de pédale qui s’affermit un peu. Croisé beaucoup de cyclotouristes, en couples, en groupes ou en solo. Parfois harnachés jusqu’au cou, tirant remorque, rarement la langue.

A midi, premier usage du réchaud en rase campagne. Au menu : tortellini. La présence d’autres cyclos me réconforte à peu de frais. On se fait signe, on mange. Les premières fois sont toujours de petites épreuves ; leur réussite est impérieuse, comme si elles donnaient le là de là-bas...

 

Pas pris le casque. Trop encombrant sur le porte-bagage. D’autant que ce n’est pas là qu’est ma tête.

 

Enfin, j’arrive à Blois. Je m’assieds sur la rive pour faire le point. Je suis satisfait bien que septique. Je ne me suis pas entraîné les mois précédents ; je considère donc que c’est maintenant que je m’entraîne. Je poursuis ma route jusqu’au camping dans la zone réservée aux cyclistes – premiers déballages, douche, lessive, moules frites et pinte assommoir, après 110 bornes d’efforts. Une poignée de premières fois menées tambour battant. 

 

DEUX

 

Et aussi premier lampadaire : j’ai cru dormir à la pleine lune tandis que des hiboux, ou chouettes et coucous bubulaient dans les hauteurs. Une énorme crampe au quadriceps m’a épinglé longtemps. Il mérite bien son surnom de grand gueulard… Accès de frissons à claquer des dents (soleil) en me levant pour me soulager de cette douloureuse affaire.

Je me suis levé une deuxième fois pensant avoir oublié le savon au lavoir. Inquiétudes futiles qui révèlent ma tension. Réveil dans le coaltar à cause du soleil de la veille.

De plus, le matelas, que j’avais choisi pour son peu de poids, se révèle inconfortable ; je constate qu’il est aussi peu agréable de dormir sur des boudins qu’avec.

Toutefois moins crevé que la veille.

 

Belle proximité de la Loire qui dévoile ses fameux longs îlots blancs, parfois envahis d’une végétation de moyenne hauteur, toujours égale, comme s’il y avait là une règle de croissance commune. La largeur du fleuve en impose, ses berges de limon gris, étalés comme des tapis sont cependant retors à la marche. Je n’ai pu y déplacer le vélo à l’heure de la popote. Sous l’éclat du soleil, le courant prend parfois des teintes d’un bleu profond, accentuées et embellies par des bleus riverains moins soutenus, mâtinés d’éclats verts, que la végétation déploie. Celle-ci, dominée par la profusion d’arbres, donne au fleuve un aspect sauvage contesté par la sérénité du fil de l’eau qui semble immobile et que vient frapper parfois une multitude d’oiseaux. On commence à regarder, peut-être par curiosité, et rapidement on se met à contempler – et puis soudain le vélo apparaît dans le tableau : l’harmonie est complète. 

 

Amboise fortement animée. Je déambule dans le sillage des piétons. Après Amboise, on croise moins de cyclos venus de l’ouest : les châteaux y sont moins nombreux. Les coups de pédales sont émaillés de saluts vélocipédiques – on parle un peu. De vélo. D’où on vient. De la route qu’on prend, qu’on quitte.

 

A Tours : sous un pont, un pêcheur a agrémenté sa portion de fleuve d’empilements de pierres chargés de délimiter son domaine de chasse. Quelques plantes aquatiques en guise de jardinet. Les pieds dans l’eau, l’homme lançait sa ligne.

Je traverse la ville accompagné d’un charmant monsieur qui me raconte ses balades tout en me guidant. Ses mollets en disent long sur… les miens.

 

TROIS

 

Le camping ne valait pas une pointe de clou : surface sans arbres, des mobil-home en rang d’oignons dans un environnement plat et terne, comme si le site avait été taillé au cordeau dans un champ. Mieux vaut un bivouac que ce genre de dortoir. Matinale souffreteuse : mal dormi, épaule douloureuse, faute de trouver une position confortable entre l’oreiller et le matelas boudinesque. De plus, j’ai eu froid ; les nuits sont plus fraîches que prévu, et mon couchage résiste mal à ces températures pourtant modérées. Un bébé a hurlé pendant au moins un quart d’heure, ses cris déchirants étaient insupportables. Et puis – nouvel accès de frissons, bien que je me fusse méticuleusement protégé du soleil.

 

Comme dans un entonnoir, le chemin me mène dans la rue principale de Behuard. C’est un tout petit village qui paye de mine, de ces patelins qu’autrefois en voyage on dessinait au fusain ou au pastel dans les carnets de route. Pittoresque sans aucun doute, puisque digne d’être peint. Devant l’église, un prêtre en soutane blanche papote avec deux vieilles dames : le tableau est complet.

Un peu plus loin, j’apprends en consultant la carte que Behuard est campé sur une île. 

 

Sur la route, chaque instant impose une mobilisation maximale qui empêche toute gamberge. L’instant, tiens : chaque instant est un évènement, mais celui d’après, un doute…

 

S’abreuvant dans le fleuve, un troupeau de vaches m’a fait songer au Rio Grande ou Bravo, comme on le voit dans certains westerns, lorsque les cow-boys poussent leur bétail vers l’autre rive. 

 

 

QUATRE

 

Emprunté dans les environs d’Angers une piste cyclable au nom enchanteur : « Levée de la belle poule ». Une levée, c’est un chemin surélevé praticable au bord d’un cours d’eau. Quant à la belle poule…

 

Des sections aux paysages variés. L’une d’entre elles m’a particulièrement ému. Pâturages et bétail : l’odeur et la disposition des arbres en haies très fournies m’ont plongé sur le champ dans la France profonde des chasses aux champignons ou des cueillettes de noisettes... Sacrée madeleine !  Bois, sous-bois, laies forestières, que d’agréments en ces heures... Déjeuner au resto, guidé par une intuition : une grosse averse est tombée. Aux toilettes, il y avait un miroir sur chacun des angles au-dessus du lavabo. Je me suis vu deux fois en même temps, j’ai eu l’impression fugitive de me voir à la fois de face et de profil, un peu ai-je pensé furtivement comme un de ces portraits égyptiens de l’Antiquité. Une heure plus tard, la pluie est à nouveau tombée. Je me suis refugié dans une sorte de sous-bois idéal pour un bivouac – mais ce n’était guère l’heure de dormir. Des mirabelles pendouillaient.

Lorsqu’on roule en vélo, il faut savoir être entreprenant avec les obstacles.

 

Elena m’écrit : « Ne fais pas trop de folies ! »

Hé ! Il faut pourtant que je descende de temps en temps de vélo !

 

Langeais, Monsoreau : des noms de bourgades sur des panneaux. Vieilles et nobles dames de papier.

Château d’Ussé : rabâché dans les mots croisés. Au fond à gauche, le château est splendide.

 

CINQ

 

Camping. Rustique. J’ai pris soin de planter la tente au plus près du grillage de l’enclos où bêlaient des moutons. Le sol m’a contraint à employer le marteau. L’empoignant comme il se doit, je constate que la moitié du manche est inutile, et gênante dans la sacoche. J’aurais dû le scier comme prévu.

Bu une fameuse bière. Ar-men, elle s’appelait. Bretonne. L’écume, onctueuse, ressemblait à de la crème Chantilly. Arômes fruités. La première gorgée était si bonne qu’elle ne méritait certainement pas que je m’y arrête ! Il n’y en avait plus de 33 cl ; on m’a servi une 25 cl : seule fausse note de cette soirée.

Des hiboux, ou des coucous machin chouette bubulant à tout va. Ces énergumènes passent leur temps dans les campings, bien bruyants dès l’aube, en réseaux zozios, indifférents aux rêves du monde d’en bas.

 

Les nuits sont encore fraîches. Décidément, mon sac ne convient pas à ce climat. Je ne peux pourtant pas songer à dormir le jour ! Le renfort de ma veste de cycliste assure un renfort et un réconfort non négligeables. Et j’ai bien du mal à m’endormir. Je m’embrouille dans des pensées effilochées, qui fusent par bribes, incomplètes et si filantes que je ne parviens pas à les fixer. Je n’arrête pas de me retourner, à la recherche d’une position convenable. J’essaie de faire le vide – en vain, à moins que ce ne soit cela, le vide ! Je me dis que ces bouts de pensées sont ceux d’un autre qui interfèrent, peut-être quelqu’un dans une autre tente, ou les pensées d’une tête qui était là juste à la place de la mienne, ou qui le sera, plus tard.

Comment s’endormir avec de telles pensées ? 

 

Julien Gracq, dans ses Lettrines II, évoque le fleuve. La région a eu la bonne idée de baliser un chemin de promeneurs de quelques-unes de ses citations – quoique les panneaux manquent de discrétion. Je me suis attardé sur ce qu’il écrit à propos du peuplier :

 

"Tous les jaunes du peuplier, du jaune flamboyant, immatériel et spectral d’octobre, au miel brun doré, vernissé et poisseux des gros surgeons d’avril qui déplissent, sont sans exception des jaunes de Gauguin."

De quoi rendre vert d’envie le peuplier d’été…

 

La chaîne et les pignons sont bien graissés : vélo-bulle fait ses dents...

 

Quitter Nantes se fait sans agrément, si ce n’est l’agrément de quitter Nantes. Il faut traverser des zones ternes, industrieuses, bruyantes, ferrugineuses jusqu’au ferry ferreux qui offre une récré. J’y croise un groupe de cyclos espagnols, manifestement aguerris,  fraîchement débarqués, tout émoustillés par ce que leur offre la France : du vent et des routes. Ils viennent de Madrid, ont atterri à Nantes, ils vont à Hendaye.

 

Dans les plaines sur la rive sud de l’estuaire : un champ de plantes disposées en alternance de couleurs d’où dominait le bleu vif d’une rangée de lavandins, comme dans le pays d'Apt. Vu d’avion, cela devait ressembler à un drapeau aux rayures bleu, vert, jaune, rose. Magnifique drap floral qu’on abandonne en se demandant si ce n’est pas un arc-en-ciel qui serait tombé des nues.

 

A l'entrée de Paimboeuf, le long de l’estuaire, se tient en embuscade un étonnant assemblage à l’enseigne du Jardin étoilé, qui rompt avec bonheur la monotonie du chemin des heures passées. L’architecte japonais Kinya Maruyame en est le concepteur, annonce-t-on à l’entrée. C'est irradié de plein-air, dans l'esprit des cabanes, sorti d'un conte de fée, vautré en bord de plage. « Construit en utilisant des matériaux de la région et dessiné à partir de la Grande-Ourse ». Dans son excursion vers la constellation, l’artiste a rencontré Gaudi qui, lui aussi, avait la tête dans les étoiles. Le jardin propose un parcours par monts et par vaux ; on monte et on descend, et c’est le jardin qui nous suspend ; on contemple l’estuaire, alangui près de ce décor organique ; c'est ludique, vraiment très amusant. Les matériaux semblent de bric et de broc, assemblés de guingois à la va-comme-je-te-pousse – apparence trompeuse car cette cour de récréation est une vraie « machine à habiter » hors du temps : on se croirait dans un oppidum surnaturel. Quitter ce jardin enchanteur, c'est revenir sur terre, c'est certain – mais pas trop longtemps, il faut remonter en selle – bien que la couenne fessière soit farcie de quelques bignes…

 

Pour me perdre à la sortie de Saint-Brévin, à la recherche de la Vélodyssée. Si elle est indiquée ici et là, en ville, on en perd vite la trace. Et suivre le littoral n’empêche pas les égarements…

… retrouver son chemin est un exercice souvent agaçant. On croit le perdre, on ne fait qu'un détour, et ce détour, c'est le chemin : on n'en sort pas. Le gps est d'un recours minimaliste et lassant. Il me semble que la carte de papier est de l'étoffe des vrais transports : elle montre et le chemin parcouru et le chemin à parcourir, à condition qu'elle soit suffisamment détaillée pour ouvrir en grand les perspectives auxquelles on aspire. Une carte permet de voir grand, et donc mieux. Elle incite à l’ambition hauturière. Demander sa route aux gens que l'on croise est presque toujours fructueux : on se rend alors compte que parler est une ressource toujours d’actualité, tant les gens parfois se décarcassent pour vous guider au mieux. Souvent, les gens à leur tour posent des questions. Ils donnent aussi parfois de petits conseils. Cela ne dure guère mais mérite... le détour.

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Petits cycles du bonheur, Pierre-Louis Desprez. Arléa, 2007.

April 22, 2018

Un voyage au japon, Antoine Piazza. Babel, 2015.

April 22, 2018

1/8
Please reload

You Might Also Like:
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now